Trente-sept ans aujourd’hui. Mohamed Abdellah passe cet anniversaire derrière les barreaux d’une prison algérienne, dans le silence glacial de sa cellule. Pas de gâteau, pas de bougies à souffler et entouré des siens, seulement l’obscurité, le béton froid, et le poids des années qui s’écoulent loin de la liberté.
Voilà plus de trois ans que ce lanceur d’alerte croupit injustement en détention, et chaque jour supplémentaire pourrait broyer un peu plus son esprit. Pourtant, le temps n’a pas eu raison de sa détermination. Dans le regard de Mohamed, même à travers les grilles, brille encore la flamme tenace de l’espoir et de la résistance. Son histoire, faite de courage et de sacrifice, mérite d’être racontée tant elle incarne la force de celui qui refuse de plier face à l’injustice.

Il n’en a pas toujours été ainsi. Quelques années plus tôt, Mohamed Abdellah était un officier respecté de la Gendarmerie algérienne, un sergent-chef intègre et consciencieux, fier de porter l’uniforme de son pays. Chaque jour, il arpentait les confins arides de l’Algérie, caméra au poing, chargé de surveiller les frontières et de filmer la moindre activité suspecte. Sous le soleil brûlant du désert, il accomplissait sa mission avec un sens aigu du devoir, convaincu de protéger ses concitoyens et de servir la loi. On le savait droit, honnête, incapable de fermer les yeux sur la moindre malversation. Mais cette droiture allait le confronter à une réalité bien sombre.
Mohamed découvre l’indicible, de vastes réseaux de contrebande prospèrent sous ses yeux, au vu et au su de sa hiérarchie. Trafic de drogues, de cigarettes, de voitures volées, le long des frontières qu’il surveille défilent des cargaisons illicites que certaines autorités prétendent ne pas voir. Intrigué et choqué, il fait ce qu’un officier modèle est censé faire, il signale les faits à ses supérieurs, rédige des rapports minutieux, dénonce les passe-droits et la corruption qui semblent gangréner son institution. Mais en retour, il ne récolte qu’un silence pesant. Puis viennent les ordres : « Tais-toi. Ne fouine pas dans ces affaires. » On lui intime de fermer les yeux s’il tient à sa carrière et à sa liberté. Mohamed, lui, ne peut s’y résoudre. Renoncer à dénoncer ces crimes, ce serait trahir son serment de gendarme autant que sa conscience. Alors il insiste, autant qu’il le peut, avec courage.
Bientôt, celui qui s’obstine à dire la vérité devient l’homme à abattre. Dans l’ombre, on commence à le montrer du doigt. La rumeur court parmi les hautes sphères que le sergent Abdellah serait la source des fuites qui circulent sur les réseaux sociaux à propos des trafics frontaliers. Son nom s’échange à voix basse dans les bureaux feutrés, assorti du mot « traître ». Mohamed sent le danger se rapprocher inexorablement. S’il reste en Algérie, il sait ce qui l’attend, une arrestation, un procès truqué, peut-être pire encore. L’étau se resserre autour de lui, et l’homme intègre devient un fugitif en sursis. Pour avoir dénoncé la corruption, le voilà traité en criminel. Face aux menaces de sa propre hiérarchie, il doit prendre la décision la plus déchirante de son existence : l’exil.
La mort dans l’âme, Mohamed Abdellah se résout à quitter sa patrie bien-aimée pour sauver sa vie et celle des siens. En novembre 2018, profitant d’une ultime fenêtre de répit avant l’arrestation, il s’envole vers l’Espagne, emmenant avec lui son épouse et leur jeune fils, Hassane. Il laisse derrière lui son uniforme, son foyer, ses collègues et amis, tout un pan de sa vie. À l’aéroport, son cœur se brise de devoir abandonner le sol algérien, mais il emporte dans ses bagages sa seule richesse inaltérable : son intégrité, et l’espoir qu’une terre étrangère lui offrira la protection refusée chez lui. L’avion décolle dans la nuit sombre, emportant Mohamed vers l’inconnu. Il ne sait pas encore qu’il ne reverra pas son pays de sitôt, mais il garde la tête haute, déterminé à poursuivre son combat sur un sol plus sûr.

La liberté retrouvée a d’abord un goût doux-amer. Sur le sol espagnol, Mohamed respire enfin sans craindre l’arrestation à chaque pas, mais tout est à reconstruire. Il découvre un pays nouveau, une langue qu’il ne parle pas encore, le statut précaire de réfugié après les responsabilités qu’il portait en Algérie. Qu’importe, c’est le prix de la sécurité.
À Málaga d’abord, puis dans une petite ville où la famille trouve refuge, Mohamed et sa femme s’efforcent de créer un nouveau foyer loin de leur terre natale. Leur fils, Hassane, joue dans des parcs inconnus, trop jeune pour comprendre le déchirement qui étreint ses parents chaque fois qu’ils pensent au pays. La nostalgie est là, chaque soir, mais aussi la gratitude d’avoir échappé au pire. Mohamed entame sans tarder les démarches pour obtenir l’asile politique. Il se présente aux autorités espagnoles, raconte son histoire, fournit les preuves du danger qui le menace en Algérie. On lui accorde un permis de résidence temporaire pendant l’instruction de son dossier. Il veut croire en la justice de son pays d’accueil, en la promesse démocratique de protection des lanceurs d’alerte. L’Espagne lui a redonné la liberté, peut-être lui offrira-t-elle aussi l’asile et la paix.
Malgré l’incertitude du futur, l’exil apporte aussi son lot de joies inattendues. En 2019, au cœur de cette vie nouvelle, une petite fille vient au monde, loin d’Alger : Sarah, sa fille, naît sur le sol espagnol, dans le modeste appartement qui leur sert de foyer. En tenant le nourrisson dans ses bras, Mohamed ressent un bonheur indicible mêlé de mélancolie. Sarah ne connaîtra d’abord son pays que par les récits de son père. Elle est un symbole de renouveau dans la vie de Mohamed, sa naissance en exil signifie que, malgré l’adversité, la vie continue et apporte l’espoir. Le sourire de Sarah, les rires de Hassane qui joue avec sa petite sœur, tout cela donne à Mohamed la force de tenir bon. En les regardant grandir loin de la peur, il se dit que son sacrifice n’est pas vain. Il s’est juré que cet exil aurait un sens, offrir à ses enfants une enfance sans menaces ni terreur. Ces moments en famille, simples et précieux, éclairent ses journées d’exilé et renforcent encore sa détermination…Il continuera de se battre, pour eux, pour l’avenir.
Loin de le réduire au silence, la distance décuple la volonté de Mohamed Abdellah de parler et de dénoncer ce qu’il a vu. Depuis l’Espagne, il reprend son rôle de lanceur d’alerte avec une ardeur intacte. Se taire serait trahir, il a choisi de parler, envers et contre tout. Sur YouTube, sur Facebook, il témoigne à visage découvert de la corruption qu’il a constatée, des malversations qu’il a exposées. Derrière son écran, il raconte calmement, dans un arabe clair, comment les contrebandiers opèrent avec la complicité de gradés, comment l’argent sale circule jusque dans les plus hautes sphères. Ses vidéos, d’abord suivies par quelques amis, sont partagées des milliers de fois. Bientôt, son audience explose. Il devient une voix qui compte parmi la diaspora algérienne. Au plus fort du Hirak, le soulèvement populaire qui embrase l’Algérie en 2019, Mohamed prête son visage et sa voix à la contestation pacifique, il apparaît sur des chaînes YouTube, intervient dans des médias indépendants, toujours pour soutenir le combat contre la corruption et appeler à un État de droit. Sa parole est franche, sans haine mais sans peur. Elle redonne courage à ceux qui l’écoutent, au pays comme à l’étranger. Sans l’avoir cherché, Mohamed Abdellah devient l’un des symboles de cette Algérie qui rêve de justice et de liberté. Son nom circule, son histoire inspire d’autres jeunes à dénoncer, à exiger des comptes. Pour beaucoup, il incarne l’intégrité en personne, l’homme qui a préféré perdre sa position et tout risquer plutôt que de cautionner l’inacceptable.

Mais tandis que sa voix porte l’espoir des siens, dans l’ombre, le régime algérien prépare sa riposte. Là-bas, on n’a pas oublié le gendarme incorruptible qui a osé dévoiler les secrets inavouables. On le regarde depuis l’autre rive de la Méditerranée, on surveille ses moindres déclarations. Chaque vidéo de Mohamed est épiée, enregistrée, ajoutée à son dossier d’ennemi public. Déjà, en mai 2019, un tribunal militaire algérien l’a condamné par contumace à vingt ans de prison pour « atteinte à la sécurité de l’État » et « atteinte à la réputation de l’armée ». Une sentence absurde, prononcée sans qu’il soit là pour se défendre, uniquement destinée à le punir d’avoir dit la vérité. Mohamed le sait : la machine judiciaire de son pays natal est lancée contre lui. Malgré cela, il continue, persuadé que depuis l’Europe il ne risque rien d’autre que des menaces lointaines. Après tout, il est protégé par un État de droit… Du moins le croit-il.
En 2021, pourtant, l’impensable se produit. Le gouvernement algérien intensifie sa traque des opposants exilés, et requiert l’aide des pays européens pour les lui livrer. La France refuse. Le Royaume-Uni aussi. Mais l’Espagne, elle, vacille. Des tractations feutrées ont lieu en coulisses. L’Algérie, riche de son gaz naturel dont l’Europe a tant besoin, fait pression sur Madrid. Et contre toute attente, l’Espagne trahit celui qu’elle avait accueilli. L’asile de Mohamed Abdellah, pourtant fondé sur la crainte bien réelle de la torture, est brusquement rejeté par les autorités espagnoles. La nouvelle frappe Mohamed et ses proches comme un coup de tonnerre en plein été.
La trahison se joue en quelques jours, sur fond de realpolitik honteuse. Le 11 août 2021, Mohamed se rend comme régulièrement au commissariat de Vitoria pour signaler un simple changement d’adresse, une formalité à laquelle il se plie consciencieusement depuis son arrivée. Cette fois, c’est un guet-apens : on l’arrête sur-le-champ. On lui annonce que sa demande d’asile est refusée, sans véritable explication, et qu’il va être expulsé vers l’Algérie en exécution d’un mandat d’arrêt international. Mohamed a beau protester, expliquer qu’on l’envoie à la mort, rien n’y fait. La décision vient de très haut, et les policiers espagnols qui lui passent les menottes disent exécuter les ordres. En quelques heures, son sort est scellé. Ses avocats déposent bien en urgence un recours pour suspendre l’expulsion, invoquant l’illégalité flagrante de la procédure et le danger de torture encouru. Des associations de défense des droits de l’homme en Espagne appellent à la raison et rappellent les obligations internationales du pays. Mais dans l’ombre, le mal est fait : le ministère de l’Intérieur espagnol a signé l’ordre d’expulsion, quitte à bafouer les conventions internationales. Mohamed n’a même pas le temps de faire ses adieux à sa famille. On le conduit en détention, loin de sa femme en larmes, loin de Hassane et Sarah qui ne comprennent pas pourquoi leur papa ne rentre pas à la maison ce soir-là.
La nuit du 20 août 2021, menotté et entouré d’agents, Mohamed Abdellah est escorté jusqu’à un navire à destination de l’Algérie. Le ciel est noir au-dessus de la Méditerranée, la traversée dure de longues heures. Chaque vague qui heurte la coque rapproche Mohamed de la terre qu’il avait fuie. On imagine ses pensées, sombres et fiévreuses, tandis que les lumières de l’Espagne s’éloignent à l’horizon, comment cela a-t-il pu arriver ? Lui qui avait foi en la démocratie espagnole, le voilà livré aux bourreaux qu’il avait dénoncés. À l’aube, le bateau accoste au port de Ghazaouet, sur la côte algérienne. Sur le quai, des silhouettes l’attendent. Pas d’accueil officiel ni de procédure transparente, non. Ce sont des hommes en civil, aux regards durs. Aussitôt débarqué, Mohamed est remis entre leurs mains. Son cauchemar recommence sur sa terre natale.

On lui le pousse dans un véhicule, et Mohammed Abdellah disparaît dans les geôles secrètes du régime. Commence alors la descente aux enfers qu’il redoutait tant. Pendant plusieurs jours, il est détenu au secret dans un centre d’interrogatoire tristement connu à Alger, un lieu où la loi ne pénètre pas, où seuls règnent la peur et la violence. Là, on cherche à le briser méthodiquement. On veut faire taire à jamais celui qui a osé défier le pouvoir. Les interrogatoires s’enchaînent, interminables, sous les insultes et les coups. On le prive de sommeil, on le frappe dans l’obscurité d’une cellule glaciale, on le laisse pendant des heures menotté dans des positions douloureuses. Les tortionnaires s’appliquent, usant de chaque méthode pour éteindre la flamme qui brille en lui. Son corps subit les coups et les sévices, son esprit est mis à rude épreuve. La douleur, l’isolement, l’angoisse, tout concourt à le pousser à l’abandon. Bien des hommes auraient cédé sous un tel traitement. Mohamed, lui, vacille sans doute, il souffre comme jamais, mais il ne rompt pas.
Qu’est-ce qui peut bien faire tenir un homme dans de telles ténèbres ? Pour Mohamed Abdellah, c’est d’abord l’amour des siens et la force de ses convictions. Au plus noir de la nuit, dans sa cellule où il gît, meurtri, Il imagine Hassane, qui demandera où est son père, et la petite Sarah qui gazouille encore sans comprendre l’absence. Ces pensées lui serrent le cœur, mais elles lui donnent aussi une raison de tenir bon. Il repense également à tout ce qui l’a mené là : son refus de la corruption, son idéal de justice. Il souffre, mais au fond de lui, il sait pourquoi il souffre. Cette certitude, paradoxalement, le renforce. Ses geôliers peuvent le priver de lumière, le priver de sommeil, le battre et l’humilier, ils ne parviendront pas à lui faire renier ce pour quoi il s’est battu. Chaque fois que la tentation du désespoir le frôle, Mohamed puise en lui une force obstinée, celle de l’homme en accord avec sa conscience. Il tient, tant bien que mal, agrippé à cette lueur d’espoir qui survit en lui.
Ses geôliers comprennent vite que la seule douleur physique ne suffira pas à le faire plier. Ils changent alors de stratégie. À l’obscurité succède la perfidie : ce sera le jeu du bâton et de la carotte. D’abord, les menaces glaçantes. On lui susurre que s’il ne « coopère » pas, il n’est pas le seul à payer le prix de son entêtement… À ces mots, le sang de Mohamed se glace, mais il ne laisse rien paraître. Ensuite, on tente le miel du marché : « Avoue tes torts et tout cela s’arrêtera. Tu as encore le choix, Mohamed : si tu écris une lettre d’excuses, si tu te repens publiquement d’avoir « calomnié » tes supérieurs, peut-être le président sera-t-il clément. Tu pourrais retrouver ta liberté… Ne voudrais-tu pas revoir tes enfants ? » On essaye de le convaincre qu’en reniant tout ce qu’il a déclaré, en s’accusant lui-même ou d’autres militants basés à l’étranger, il pourrait alléger sa peine. On promet monts et merveilles : une peine réduite, peut-être même un rôle à jouer s’il rejoint le « bon côté ». On laisse miroiter un faux pardon, une sortie honorable s’il se soumet au récit officiel.
Mohamed écoute ces propositions avec dégoût. Chaque promesse de clémence sonne à ses oreilles comme une injure de plus. Céder signifierait trahir toutes ses valeurs, trahir aussi ceux qui, dehors, croient en lui. Alors il refuse, inlassablement. Ni les menaces ni les pseudo-concessions ne le feront abjurer la vérité. Aux juges qui l’interrogent, il oppose un silence digne ou quelques mots calmes pour répéter qu’il n’a commis aucun crime si ce n’est celui de dénoncer des criminels. Il ne négociera pas son âme. Frustrés, ses bourreaux redoublent parfois de violence après chacun de ses refus, mais ils se heurtent à un roc. Mohamed Abdellah tient bon, coûte que coûte, et ce refus catégorique de courber l’échine devient son acte de résistance ultime. On peut le priver de tout, sauf de sa conscience.
Cette détermination éclate même au grand jour, lorsque Mohamed est enfin présenté devant une juridiction, quelques mois plus tard. Lors d’une audience publique au tribunal, on le traîne menotté, amaigri, le visage marqué par les privations. Mais dans ses yeux brille toujours cette lueur de défi. Quand vient son tour de s’exprimer, il ne cherche pas à se concilier les faveurs du juge en quémandant une pitié qui de toute façon lui serait refusée. Non, il se redresse du mieux qu’il peut et d’une voix ferme, il dénonce devant tous les tortures qu’il subit. Dans la salle, un murmure stupéfait court parmi les rares observateurs autorisés. Mohamed affirme calmement qu’on le bat, qu’on le prive de ses droits fondamentaux, ici, sur le sol algérien, alors même qu’on ose l’accuser d’avoir sali la réputation de l’armée. Il regarde le juge dans les yeux en disant cela. Ce moment est bref, les gardes le font vite taire et le tirent hors de la salle, mais il a eu le temps de prononcer ces mots de vérité. Mohamed Abdellah, même entravé, même entouré de soldats hostiles, n’a pas eu peur de clamer haut et fort ce qui lui arrive. Cet instant, aussi fugace soit-il, résonne comme une preuve supplémentaire que rien ne pourra museler complètement cet homme. Sa voix, fût-elle brisée, se fera entendre envers et contre tout.
Au-dehors, bien sûr, sa disparition n’est pas passée inaperçue. Au-delà des murs épais de sa prison, une autre bataille s’est engagée : celle de sa défense et de sa libération. Dès que l’Espagne a expulsé Mohamed Abdellah, des voix indignées se sont élevées. Des associations de juristes, des défenseurs des droits humains et de simples citoyens espagnols ont été abasourdis d’apprendre qu’on avait livré un lanceur d’alerte à un régime réputé pour sa brutalité. La presse internationale s’empare de l’affaire, quelques articles dénoncent « la trahison de l’Espagne ». Ses avocats, eux, n’ont pas perdu de temps : ils ont saisi les tribunaux espagnols pour contester la légalité de l’expulsion. Dossiers à l’appui, ils arguent que l’Espagne a violé la Convention contre la torture des Nations unies et ses propres lois en renvoyant Mohamed dans un pays où il risque de subir des traitements inhumains. Certes, la procédure est longue et Mohamed, lui, est déjà emprisonné loin de là, mais il s’agit de marquer le coup, de ne pas laisser ce renvoi honteux sans réponse juridique. En parallèle, des organisations internationales comme Amnesty International, Human Rights Watch ou la Fondation Alkarama alertent l’opinion : des communiqués de presse dénoncent la violation des droits de Mohamed, des lettres sont envoyées aux instances onusiennes. En janvier 2022, le Rapporteur spécial de l’ONU sur la torture est saisi du cas Abdellah. L’affaire Mohamed Abdellah dépasse désormais le simple cadre d’un pays : elle devient un symbole de la protection des lanceurs d’alerte sur la scène internationale.

En Espagne, la mobilisation s’organise aussi au niveau citoyen. Des pétitions circulent en plusieurs langues, récoltant des milliers de signatures pour demander la libération de Mohamed et condamner la décision espagnole. Sur les réseaux sociaux, le hashtag #FreeMohamedAbdellah commence à apparaître, partagé par ceux qui, aux quatre coins du monde, s’indignent de son sort. Chaque message de soutien, chaque signature est une petite pierre jetée contre le mur du silence. En Algérie même, la nouvelle de son arrestation et de sa torture filtre malgré la censure : pour les partisans du Hirak, Mohamed Abdellah devient un martyr vivant de leur cause, la preuve criante de la cruauté du régime qu’ils contestent.
La bataille juridique suit son cours, patiente et tenace. Les recours déposés en Espagne n’ont, hélas, pas empêché l’injustice de s’accomplir, mais ils établissent des traces, des preuves, pour l’histoire et pour l’honneur. Désormais, c’est vers l’Europe que tous les regards se tournent. Les avocats de Mohamed préparent un ultime recours devant la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH). Bientôt, la CEDH sera officiellement saisie du dossier. L’objectif : faire constater par la plus haute juridiction européenne que l’Espagne a manqué à ses obligations en livrant Mohamed Abdellah à son bourreau, et que l’Algérie le détient en violant toutes les conventions internationales. Ce recours ne le fera pas sortir de prison du jour au lendemain, mais c’est une lueur d’espoir, si la Cour de Strasbourg condamne cette expulsion et exige des comptes, ce sera un désaveu retentissant pour ceux qui l’ont abandonné. Chaque démarche judiciaire, chaque prise de parole publique, c’est en somme un message envoyé à Mohamed à travers les murs : « Nous ne t’oublions pas, nous continuons le combat en ton nom. Tiens bon. »

Quoi qu’il advienne, Mohamed Abdellah est déjà entré dans l’Histoire comme un modèle de lutte et d’engagement. Pour tous les militants épris de justice, pour tous les lanceurs d’alerte qui hésitent à faire le grand saut, son parcours est un exemple édifiant. Mohamed, l’officier intègre devenu dissident, a tout sacrifié, sa carrière, sa patrie, puis sa liberté, au nom de ses principes. Il aurait pu courber la tête, profiter tranquillement de sa vie d’officier et fermer les yeux sur la corruption, comme tant d’autres avant lui. Il a choisi au contraire de parler, de dénoncer, quitte à en payer le prix fort. Et il continue de payer ce prix sans fléchir. Une telle droiture force le respect. Partout, des citoyens entendent parler de son histoire et y puisent du courage. En Algérie, son nom est devenu un étendard pour la jeunesse qui refuse la fatalité et la peur. À l’étranger, les défenseurs de la liberté d’expression citent son cas pour illustrer le combat ardu des lanceurs d’alerte. Mohamed Abdellah incarne l’idée que même un homme seul, quand il a la vérité pour lui, peut tenir tête à l’oppression. Derrière les barreaux, on tente de l’isoler, de le réduire au silence, mais paradoxalement sa voix porte plus loin que jamais. Son intégrité et sa résilience sont devenues le flambeau de tous ceux qui luttent contre l’injustice et la tyrannie.
Aujourd’hui, alors qu’il souffle tristement ses 37 bougies dans l’ombre d’une cellule, le pire danger pour Mohamed serait que le monde l’oublie. Que le fracas de l’actualité relègue son calvaire dans l’indifférence. Cela ne doit pas arriver. Mohamed Abdellah ne doit pas devenir un nom de plus sur la liste des oubliés de l’injustice. Ne pas l’oublier, c’est déjà résister. C’est refuser que son sacrifice soit vain. Chacun de nous, à notre échelle, pouvons refuser cet oubli : en parlant de lui, en relayant son histoire, en interpellant nos représentants, en soutenant les organisations qui plaident sa cause. Chaque fois que nous pensons à lui, chaque fois que son nom est évoqué dans une conversation, Mohamed Abdellah reprend vie un peu plus aux yeux du monde libre. Et tant que nous serons nombreux à porter son nom, il restera présent, il restera fort.
Chaque jour derrière les barreaux est un jour de trop, une injustice qui se prolonge. Mais tant qu’il y aura des hommes et des femmes pour s’indigner de son sort, tant qu’il y aura des plumes pour écrire et des voix pour crier « Libérez Mohamed Abdellah ! », son combat continuera. Nous devons poursuivre sans relâche la mobilisation pour sa libération. Il faut maintenir la pression sur les gouvernements, exiger des comptes à ceux qui l’ont trahi, demander des nouvelles, soutenir moralement et matériellement sa famille. C’est un devoir de solidarité élémentaire envers un homme qui a eu, lui, le courage extraordinaire de défendre l’intérêt général au péril de son bonheur personnel. Mohamed a fait preuve d’un courage exemplaire ; à notre tour de faire preuve d’une solidarité sans faille.
Car l’histoire de Mohamed Abdellah n’est pas finie, et nous voulons croire qu’elle connaîtra un jour un dénouement heureux. On se prend à imaginer ce jour futur où, après tant d’épreuves, la porte de sa prison s’ouvrira enfin. Ce jour où Mohamed, le pas ferme, franchira le seuil de la prison en homme libre. Il pourra serrer Hassane et Sarah dans ses bras, ces enfants qui auront grandi en son absence mais qui n’auront jamais cessé d’entendre parler de son courage. Ce jour-là, Mohamed Abdellah pourra fêter, entouré des siens, non pas seulement un anniversaire, mais la victoire de la justice sur l’oppression. Et son histoire, loin de s’arrêter là, continuera d’inspirer des générations de militants épris de liberté. En attendant ce jour, nous n’éteindrons pas la flamme de l’espoir. Mohamed Abdellah est en prison, mais il n’est pas seul : tout un peuple de consciences veille et se bat pour qu’il recouvre la liberté. Ne l’oublions pas, et ne lâchons rien. Son combat sans faille est un phare dans la nuit de l’injustice, un phare que nous ferons briller jusqu’à l’aube de sa libération.
Association Mohamed Abdellah : Texte écrit par Assia Guechoud
