En Algérie, les avocats sommés de ne plus s’exprimer publiquement

Par Akli Ouali, correspondant à Alger (Algérie)

Dans une note adressée dimanche 28 septembre aux avocats de la région d’Alger, le bâtonnier Mohamed Baghdadi a sommé ses collègues de s’abstenir de toute déclaration publique sans son autorisation préalable.

Dans sa missive, le bâtonnier d’Alger demande aux avocats de ne plus s’adresser aux médias, de ne plus faire de déclarations sur quelque sujet que ce soit, de ne plus publier sur les réseaux sociaux ni même d’effectuer des activités de conseil juridique sur les chaînes de télévision ou les réseaux sociaux. La note précise sans ambiguïté que tout refus de se conformer à ces règles conduirait à des sanctions contre les récalcitrants. Et le document rappelle aux avocats les règles de la bienséance et « de la bonne tenue » d’un « apôtre ».

Cette déclaration a choqué certains avocats qui ont exprimé leur étonnement face à ce qu’ils considèrent comme « une atteinte » à l’une des libertés fondamentales. « Je suis sous le choc. Jamais je n’aurais imaginé que le bâtonnier d’Alger puisse un jour atteindre ce niveau de mépris envers les avocats », a réagi l’un d’entre eux, bien connu sur la place d’Alger, mais qui a préféré rester anonyme en « attendant de voir plus clair ». « Un avocat est par vocation quelqu’un qui jouit d’une marge de liberté, ajoute-t-il. C’est une catastrophe pour notre profession », commente sur les réseaux sociaux l’avocate Nabila Smaïl.

Tous ont défendu des activistes du hirak

Cette nouvelle restriction à la parole imposée aux avocats est la dernière d’une série d’autres actes hostiles contre cette corporation. Mounir Gharbi, membre du collectif des avocats de certains militants, a été condamné le 16 février dernier par contumace à trois ans de prison, dont deux ans ferme, pour « délit d’exposition au regard du public de publications de nature à nuire à l’intérêt national » et « délit d’outrage à l’autorité constituée ».

D’autres avocats, à l’image de Sofiane Ouali, du barreau de Béjaïa (Kabylie), Omar Boussag du barreau d’Oran (ouest) ou encore Toufik Belala (Alger), ont été poursuivis en justice par les autorités pour des publications sur les réseaux sociaux. Tous ont un point commun : avoir défendu des activistes issus du hirak – grandes manifestations contre le régime entre 2019 et 2021 qui ont poussé l’ancien président Abdelaziz Bouteflika à la démission.

« Les avocats doivent pouvoir exercer leurs fonctions professionnelles sans intimidation, entrave, harcèlement ou ingérence, et ne pas faire l’objet ou être menacés de poursuites ou de sanctions administratives, économiques ou autres », avait réagi en février dernier la rapporteuse spéciale de l’ONU sur la situation des défenseurs et défenseuses des droits humains, Mary Lawlor.

Outre la défense des détenus du hirak, la perspective d’organiser des manifestations publiques le 3 octobre, comme l’ont suggéré certains d’entre eux sur les réseaux sociaux, peut expliquer cette volonté des autorités de bâillonner les avocats s’exprimant sur des questions politiques. Ce sont les rares voix qui osent encore critiquer le pouvoir publiquement, plus particulièrement sur les réseaux sociaux, puisque les médias classiques sont fermés à toute voix discordante.

« C’est cette catégorie qui est visée par l’interdiction de parler », commente un autre avocat. « Le bâtonnier tente de les réduire au silence pour les empêcher de s’impliquer dans les débats de société, d’assumer pleinement leur rôle de l’élite engagée », a commenté Saïd Salhi, ex-vice-président de la Ligue algérienne de défense des droits de l’homme (dissoute par les autorités en 2023).

La Croix