Après une fuite qui a ébranlé le sommet de l’État, le général Nacer El Djinn a été arrêté mercredi à Alger et placé sous mandat de dépôt.
Par Farid Alilat Publié le 18/10/2025
Sa cavale rocambolesque aura duré vingt-huit jours, semé la panique au sommet de l’État et mis en état d’alerte les services secrets algériens, espagnols, français et marocains. Le général Abdelkader Haddad, alias Nacer El Djinn, ancien patron de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), a été arrêté mercredi 15 octobre dans un quartier situé sur les hauteurs d’Alger.
Selon nos informations, Nacer El Djinn se rendait ce mercredi après-midi au bureau de son successeur, le général Abdelkader Aït Ouarabi, alias Hassan, quand il est interpellé par des membres de la DGSI.
Présenté devant le procureur du tribunal militaire de Blida, ville située à 45 kilomètres à l’ouest d’Alger, Nacer El Djinn a été placé sous mandat de dépôt. C’est dans cette même prison qu’une vingtaine de généraux et d’officiers de l’armée et des services de renseignements purgent des peines pour des affaires de corruption, de détournement ou d’atteinte à la sûreté de l’État. C’est ici aussi que le général Hassan a été incarcéré de 2015 à 2020 après sa condamnation pour « destruction de documents » et « infraction aux consignes militaires ».
Le diable de la DGSI s’évanouit dans la nature
L’arrestation de Nacer El Djinn, surnommé ainsi en raison de sa réputation de diable ou d’ange maléfique acquise durant les années de lutte antiterroriste, est l’épilogue de vingt-huit jours de rumeurs, de supputations et de spéculations sur les motifs et les circonstances de sa fuite ainsi que sur les lieux de sa planque, en Algérie ou à l’étranger. La fuite d’El Djinn nourrit encore plus sa légende de fantôme ou de diable insaisissable : d’aucuns ont prétendu qu’il s’était réfugié en Espagne, d’autres qu’il avait arrêté par les services algériens pour d’autres, d’autres encore qu’il s’était livré de lui-même aux autorités de son pays.
Le black-out total imposé par les autorités algériennes autour de cette affaire relevant de la sécurité de l’État ne fait qu’alimenter les rumeurs et épaissir le mystère autour de cette fuite. C’est peu dire que l’affaire Nacer El Djinn a fortement secoué la présidence, l’état-major de l’armée et les divers services de renseignements. Elle laissera des traces tant elle met en évidence les failles de sécurité, les dissensions, les fragilités et les tiraillements au sein de ces trois institutions. Le récit du limogeage de Nacer El Djinn ainsi que la gestion de son sort après son éviction révèlent l’existence d’un climat de suspicion et de méfiance entre la présidence et l’état-major de l’armée, qui, en apparence, entretiennent une relation de cohésion et de confiance.
Un général au cœur des secrets du régime algérien et de ses hommes, en fuite pendant près d’un mois : voilà un épisode inédit dans l’histoire des services secrets algériens. Nommé en mai 2024 par le président Tebboune, lequel lui a manifesté sa confiance bien avant sa désignation à ce poste sensible, Nacer El Djinn est brutalement démis de ses fonctions moins de dix mois plus tard. Convaincu de sa future disgrâce, il racontait à ses proches qu’il ne se laisserait pas avoir comme un bleu.
Le général qui en savait trop
Pour avoir roulé sa bosse dans la lutte contre le terrorisme et contre la subversion, pour avoir été dans le noyau atomique du pouvoir, il sait que la chute s’accompagne souvent d’un passage plus ou moins long en prison. Pourquoi dézinguer aussi vite le patron de la DGSI, qui était pourtant dans les bonnes grâces du président Tebboune ? En vertu des missions dévolues à la sécurité intérieure et au contre-espionnage, Nacer El Djinn a fait mener par ses agents des enquêtes sur des proches du chef de l’État soupçonnés d’affairisme. Celui-ci, comme le patron de l’armée, a été le destinataire de dossiers compromettants. Face aux sollicitations parfois intempestives de son entourage, Tebboune lui avait même ordonné de ne pas répondre à ces intrusions. El Djinn a-t-il alors touché à des intérêts liés au cercle présidentiel ? A-t-il dérangé des gens de ce pré carré ? « Il s’est trop rapproché du cercle de feu », croit savoir l’une de ses connaissances qui témoigne sous le sceau de l’anonymat. « Il va bientôt être débarqué, au plus tard au mois de juillet », s’épanchait avec dédain un proche collaborateur de Tebboune à son cercle d’amis plusieurs semaines avant la chute de Nacer El Djinn. Ses jours étaient donc comptés.
Une fois le chef de la DGSI débarqué, il restait à statuer sur son sort. Quatre options sont mises sur la table : prison, résidence surveillée, contrôle judiciaire avec interdiction de quitter le territoire ou liberté totale. La présidence aurait pesé tout de son poids en faveur de la première option, tandis que le chef d’état-major, le général-major Saïd Chengriha, freinait des quatre fers pour lui éviter de se retrouver derrière les barreaux. C’est qu’El Djinn garde l’estime de Chengriha et cultive de solides amitiés et des appuis dans ce sérail militaire, qui fonctionne comme un club fermé entre officiers, fils et même petits-fils de…
Décision est donc prise de le placer en résidence surveillée par des éléments du Centre principal militaire d’investigation (CPMI) dans une villa d’Alger. « Il recevait son épouse et discutait au téléphone avec ses amis et ses proches », raconte au Point l’une des personnes qui avait gardé le contact avec lui. Près d’un mois plus tard, El Djinn est remis en liberté, au grand dam de la présidence, qui n’aurait pas apprécié ce traitement. Après trois ou quatre jours de liberté, il est remis de nouveau en résidence surveillée, cette fois-ci sous le contrôle de la Direction centrale de la sécurité de l’armée (DCSA). A-t-il senti le danger imminent ou craignait-il pour sa sécurité ? Toujours est-il que l’ex-chef de la DGSI mûrit son projet de fuite. Dans la nuit du mercredi 17 au jeudi 18 septembre, il fausse compagnie à ses vigiles et disparaît dans la nature.
L’alerte est aussitôt donnée, ce jeudi-là, à 8 h 30. Des éléments de la Direction générale de la sécurité et de la protection présidentielle (DGSPP) quadrillent la résidence du chef de l’État située sur les hauteurs d’Alger, tandis que le quartier du Golfe, où se trouve le siège de la présidence, est hermétiquement bouclé par les forces de l’ordre. La crainte d’un putsch ou d’un assaut contre ces deux lieux explique-t-elle un tel déploiement ? Le fait est, en tout cas, inédit et renseigne sur la panique qui a saisi les autorités à la suite de cette disparition. Il y aurait eu, d’ailleurs, de vifs échanges entre Abdelmadjid Tebboune et Saïd Chengriha, chacun se renvoyant à l’autre la responsabilité de cette fuite, qui n’a pas encore livré tous ses secrets.
