En Algérie, fièvre sécuritaire après la fuite de l’ancien patron des services de renseignements

Le psychodrame autour de la fuite de l’ex-chef de la direction générale de la sécurité intérieure Nasser El-Djinn placé en résidence surveillée révèle les luttes de factions au sein du régime algérien.

Par Frédéric Bobin | Publié le 20 septembre 2025 à 12h25, modifié à 09h53 

Alger et sa périphérie ont été le théâtre, jeudi 18 et vendredi 19 septembre, d’un quadrillage sécuritaire d’une ampleur inconnue depuis la « décennie noire » des années 1990. Barrages de policiers ou de militaires, blocages de rues et fouilles de véhicules – y compris par des agents en civil – ont provoqué de gigantesques embouteillages dans l’agglomération. Assorti de survols d’hélicoptères, ce déploiement massif, qui a finalement été levé vendredi soir, est la conséquence d’une disparition, celle d’un militaire aux arrêts qui fut l’un des hommes les plus puissants du pays : le général-major Abdelkader Haddad, alias Nasser El-Djinn, ex-patron de la direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) de juillet 2024 à mai. Son éviction brutale avait d’autant plus surpris qu’il était réputé proche du président de la République, Abdelmadjid Tebboune, dont il avait accompagné la réélection à un deuxième mandat en septembre 2024.

Ainsi vont les règlements de comptes au sein du régime algérien, qui n’en finit pas d’être déchiré par de féroces luttes de factions. Arrêté très rapidement après son limogeage, Nasser El-Djinn avait été placé en détention à la prison militaire de Blida puis à Béchar, dans l’ouest du pays, avant d’être assigné à résidence dans une villa sur les hauteurs d’Alger. Les raisons de sa disgrâce n’ont jamais été claires.D’après l’une des hypothèses circulant parmi les observateurs de la scène algérienne, il aurait enquêté sur l’affairisme de certaines familles de la nomenklatura.

Le fait est qu’il a échappé à la surveillance de ses gardiens, selon une source autorisée à Alger, dans la nuit de mercredi à jeudi, provoquant une onde de choc au sommet de l’appareil dirigeant. La cavale n’a apparemment duré que trois jours. Selon des informations relayées par des influenceurs algériens installés à l’étranger, le fugitif aurait été arrêté dimanche, vraisemblablement après s’être rendu de lui-même, à la suite de l’intervention d’un médiateur. D’autres sources en provenance d’Alger jugent cet épilogue prématuré. Mais la confirmation officielle sera d’autant plus difficile à obtenir que les autorités avaient passé sous silence l’évasion même de Nasser El-Djinn.

La presse algérienne – sous tutelle du régime – a, en effet, observé un mutisme total durant cette séquence, laissant la place à la propagation des rumeurs les plus fantaisistes, telle la prétendue fuite de l’ex-chef du renseignement à bord d’une embarcation en Espagne, où il avait déjà vécu lors d’une première période de disgrâce, entre 2015 et 2020.

Au-delà de ce silence médiatique, la convocation en urgence, jeudi, du Haut Conseil de sécurité ainsi que les opérations intensives de recherches dans le Grand Alger trahissaient pourtant une nervosité au plus haut niveau de l’Etat. Et celle-ci était à la mesure du revers essuyé. La disparition de Nasser El-Djinn n’a, en effet, pu se produire que grâce à des complicités au sein des organes sécuritaires. Une défaillance qui en dit long sur les fractures au sein du régime, lesquelles se seraient même aggravées au fil de cette crise. Sa gestion aurait attisé les tensions entre le président Tebboune et le chef d’état-major de l’armée, Saïd Chengriha, sur fond de soupçon de coup d’Etat.

Une trentaine de généraux sous les verrous

Cette poussée de fièvre n’est que le dernier épisode d’une instabilité récurrente au sein de l’élite politique et sécuritaire algérienne. Le limogeage de Nasser El-Djinn en mai avait été précédé en septembre 2024 par celui de Mehena Djebbar, patron de la direction de la documentation et de la sécurité extérieure (DDSE), le service des renseignements extérieurs. L’Algérie a connu sept patrons de la DDSE et cinq de la DGSI depuis l’arrivée au pouvoir d’Abdelmadjid Tebboune en 2019. Amplifiées par le séisme politique qu’a représenté le Hirak – le mouvement de contestation antisystème de 2019-2020 qui avait jeté des centaines de milliers d’Algériens dans la rue –, les purges sont devenues cycliques.

Environ 200 officiers supérieurs – dont une trentaine de généraux – sont aujourd’hui sous les verrous. Certains proscrits, après avoir été des victimes collatérales d’un règlement de comptes visant leur parrain, reviennent en grâce auréolés de tous les honneurs : tel est le cas de l’actuel patron de la DGSI, Abdelkader Aït Ouarabi, dit « général Hassan », celui-là même qui a remplacé Nasser El-Djinn. « Hassan » avait connu la prison militaire de 2015 à 2021.

Tout se passe comme si les mécanismes d’arbitrage et de règlements des conflits au sein du système sécuritaire algérien, qui permettaient jusque-là de maintenir une unité de façade au-delà des tensions internes, s’étaient érodés. Les analystes font remonter à 2015 le moment où ces ressorts se sont grippés. Cette année-là, l’ex-président Abdelaziz Bouteflika (1999-2019), épaulé par le chef d’état-major de l’armée, Gaïd Salah – mystérieusement mort en décembre 2019 – avait décidé de démembrer le département du renseignement et de la sécurité (DRS), le bloc des services du renseignement (intérieur, extérieur et sécurité militaire) dirigé par le tout-puissant Mohamed Médiène, dit « Toufik ».

Montée des oligarques

L’offensive apparaissait comme une reprise en main des réseaux de « Toufik » par le clan Bouteflika, deux ans après le fiasco sécuritaire qu’avait représenté la prise d’otages sur le site gazier de Tiguentourine, près d’In Amenas, en janvier 2013. Près de 700 employés – 550 Algériens et plus de 130 expatriés de 26 nationalités – avaient alors été capturés par un groupe dissident d’Al-Qaida, appelé « Les Signataires par le sang ».

Les répliques sismiques de la mise sous tutelle d’un DRS démembré continuent apparemment de produire leurs effets. C’est qu’une telle restructuration a profondément ébranlé le triptyque formé autour des trois principaux acteurs du pouvoir algérien, à savoir l’état-major de l’armée, la présidence de la République et le DRS, dans un contexte où la montée des oligarques, encouragée par Abdelaziz Bouteflika, avait introduit un quatrième pôle d’influence généralisant un affairisme débridé.

« Dans ce système, le DRS était à la fois une faction et un régulateur, un point d’équilibre dans les rapports entre l’armée et la société ainsi qu’au sein même de l’armée,décrypte Ali Bensaad, professeur à l’Institut français de géopolitique de l’université Paris-VIII. Or, avec la disparition du DRS, c’est aussi sa capacité de régulation qui a disparu. » D’où une « institution militaire soumise à une instabilité chronique », où les luttes de factions se mêlent à des « manifestations de mécontentement d’officiers inquiets, jugeant cette situation intenable », ajoute M. Bensaad.

Le Monde