En Algérie, un régime en équilibre instable derrière le raidissement autocratique

L’affaire de la disparition de l’ex-chef des services de sécurité intérieure, Nasser El-Djinn, a révélé la fragmentation du pouvoir en clans rivaux que dissimule mal l’apparente monopolisation autour du président de la République, Abdelmadjid Tebboune.

Par Frédéric Bobin

Un silence écrasant. Les médias officiels – sous tutelle du régime algérien – n’ont pas soufflé un mot sur ces deux folles journées des 18 et 19 septembre au cours desquelles le Grand Alger a été quadrillé par un dispositif sécuritaire aussi imposant qu’inédit depuis la « décennie noire » des années 1990. Le public algérien n’aura rien su – de source officielle en tout cas – du psychodrame qui se jouait dans les coulisses du pouvoir autour de la mystérieuse disparition de l’ancien patron de la direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), Abdelkader Haddad, alias Nasser El-Djinn, placé en résidence surveillée sur les hauteurs d’Alger après son limogeage en mai.

Le fugitif, dont l’évasion en elle-même est une brèche sécuritaire révélant de féroces luttes de clan au sein de la nomenklatura, a-t-il finalement été arrêté à l’issue d’une cavale de quelques jours ? Ou s’est-il livré après avoir négocié les termes de sa reddition, ainsi que l’affirmaient des influenceurs algériens basés à l’étranger sur la foi d’indiscrétions distillées par certaines de leurs « sources sécuritaires » ? A moins qu’il n’ait réussi à gagner Alicante, en Espagne, à travers une embarcation, d’après un article du quotidien espagnol El Confidential, publié le 25 septembre ? Les observateurs de la scène algérienne en sont réduits à des conjectures.

La seule allusion officielle à cette poussée de fièvre est venue du président Abdelmadjid Tebboune lui-même qui a dénoncé, vendredi 26 septembre, lors d’un entretien à la presse nationale, « les tentatives de sabotage émanant des traîtres de l’intérieur » et les « rumeurs » visant à « semer le doute parmi les citoyens ». Les médias algériens ont abondé, lundi, sur le thème de la « désinformation », en qualifiant de « fake news » l’article d’El Confidential sur l’arrivée de Nasser El-Djinn en Espagne, affirmant que ce dernier « n’a jamais quitté l’Algérie ». Aucun détail n’est toutefois fourni sur son sort réel.

La chape de plomb imposée par le régime sur l’évaporation de Nasser El-Djinn, qui fut l’un des hommes les plus puissants du pays en sa qualité de chef du contre-espionnage et de la police politique, dissimule toutefois mal l’intensité des turbulences au sein de l’appareil dirigeant. Les complicités – inévitables – auxquelles il doit sa fuite en sont la manifestation la plus éclatante.

Son limogeage lui-même s’inscrit dans une longue séquence d’instabilité ayant vu cinq chefs du service des renseignements intérieurs se succéder depuis l’élection, fin 2019, de M. Tebboune à la présidence de la République. La direction générale de la documentation et de la sécurité extérieure, le service des renseignements extérieurs, aura, pour sa part, changé de patron sept fois durant la même période. Quant à la direction centrale de la sécurité de l’armée – la sécurité militaire – et la gendarmerie nationale, leur état-major respectif a été réaménagé à quatre reprises en six ans.

L’armée, arbitre ultime

Cette valse des chefs sécuritaires illustre la difficulté du régime algérien à retrouver un équilibre durable après le séisme politique du Hirak, le mouvement antisystème ayant mobilisé des millions d’Algériens en 2019. L’élection de M. Tebboune avait certes pu renvoyer l’image d’un pouvoir en voie de reconsolidation. L’épidémie de Covid-19 avait grandement facilité cette restauration, en permettant de neutraliser les foyers résiduels d’opposition par des mesures draconiennes de contrôle de la population.

Il restait toutefois à M. Tebboune à stabiliser sur la durée ses rapports avec les multiples factions du régime, au premier chef avec l’armée qui en forme la clé de voûte depuis l’indépendance de 1962. Selon la tradition, l’armée adoube un chef d’Etat offrant, à partir de l’élection d’Abdelaziz Bouteflika (1999-2019), un visage civil à un système de pouvoir demeurant prétorien dans ses fondements.

L’ère Bouteflika a néanmoins montré que la relation entre un président et ses parrains de l’état-major n’était pas univoque mais complexe, le premier aspirant mécaniquement à desserrer la tutelle des seconds à défaut de pouvoir s’en affranchir complètement. Habile manœuvrier et fort de son expérience lors de la fondation du régime – il faisait partie du « clan d’Oujda », un groupe politico-militaire qui a accompagné la prise de pouvoir d’Ahmed Ben Bella (1963-1965) puis de Houari Boumediene (1965-1978) –, M. Bouteflika était doté de la légitimité historique pour étoffer la latitude de la présidence.

Il l’a affirmée face aux deux autres pôles du triptyque du pouvoir algérien : l’état-major de l’Armée nationale populaire et les redoutables « services » du département du renseignement et de la sécurité (DRS). De fait, son refus proclamé d’être une « marionnette » ou un « trois quarts de président » ne relevait pas que de la rodomontade. M. Bouteflika a redessiné la carte du pouvoir jusqu’à mettre sous tutelle, à partir de 2015, l’omnipotent DRS, avec la complicité active du général Ahmed Gaïd Salah, chef d’état-major.

Il a également contribué à l’essor d’un quatrième pôle d’influence autour d’oligarques dont la figure emblématique était Ali Haddad, alors chef de file du patronat algérien. C’est ce dispositif qui s’est effondré avec le départ – imposé par l’armée – de M. Bouteflika au printemps 2019, sous la pression populaire d’un Hirak hostile à sa candidature pour un cinquième mandat. Son éviction à l’ombre des uniformes a confirmé que l’armée demeurait l’arbitre ultime des querelles fratricides au sein du système. Un moment de vérité qui consacrait une sorte de retour aux fondamentaux.

Maîtres de l’influence occulte

De la même manière, la mise sur orbite, fin 2019, de M. Tebboune, un civil formé à l’Ecole nationale d’administration d’Alger, a obéi au modus operandi en vertu duquel l’état-major se retire dans les coulisses après avoir réaménagé la scène. Il restait toutefois un cadavre dans le placard : les « services » (intérieurs, extérieurs et de sécurité militaire) de l’ex-DRS, démembré puis assujetti à la double tutelle de la présidence et de l’état-major de l’armée.

Or M. Tebboune, dont l’assise après son élection fin 2019 était plus que chancelante, a eu besoin de l’expertise de ces maîtres de l’influence occulte pour asseoir son pouvoir. Aussi a-t-il fait revenir d’exil ou sortir de prison certains anciens du réseau du général Mohamed Médiène, alias « Toufik », l’ex-patron du DRS qui s’était opposé, au milieu des années 2010, au tandem Bouteflika-Gaïd Salah.

Entre autres « revenants », M’henna Djebbar et Nasser El-Djinn ont ainsi été respectivement propulsés à la tête des services des renseignements extérieurs et des renseignements intérieurs. Or leur limogeage – en septembre 2024 pour le premier, en mai pour le second – a montré à quel point la réinsertion des réseaux « Toufik » a montré ses limites.

Est-ce parce que M. Tebboune et son chef d’état-major Saïd Chengriha craignent la réémergence de ce pôle de maîtres espions jadis tout-puissants ? Détenteurs des secrets de famille de la nomenklatura, où la corruption est endémique, ces derniers disposent en effet d’informations potentiellement gênantes, parfois distillées au compte-goutte à certains influenceurs algériens basés à l’étranger, à l’écho démultiplié par la fermeture du champ médiatique national.

« Multipartisme factice »

La mise au pas des « services » demeure donc d’actualité, malgré la récupération ponctuelle de certaines de leurs figures. Ce faisant, le régime se prive d’un instrument d’arbitrage des conflits internes, car le DRS était à la fois « une faction et un régulateur » dans le triptyque dirigeant, souligne Ali Bensaâd, professeur à l’Institut français de géopolitique de l’université Paris-VIII.

Faute de ce « régulateur », la galaxie du pouvoir semble se fragmenter, y compris au sein de l’armée où cohabitent dans la défiance les fidèles de M. Chengriha, les héritiers de son prédécesseur, M. Gaïd Salah, ainsi que les « Toufik boys », toujours en embuscade. «Aujourd’hui, même des opposants qui détestaient le DRS admettent qu’il existait au moins quelque part une structure qui donnait une cohérence au régime », observe un journaliste algérien.

L’émiettement en cours élargit en apparence la marge de manœuvre de la présidence de M. Tebboune et de ses conseillers, dont le plus influent est son directeur de cabinet, Boualem Boualem, mais au prix d’une dérive autocratique aux effets délétères, notamment dans la gestion d’une économie toujours indexée aux aléas de la rente pétrolière.

« Le système qui a été construit depuis l’indépendance est à bout de souffle, il est incapable de se régénérer », se désole Soufiane Djilali qui a décidé, le 23 septembre, de se retirer de la présidence de Jil Jadid (« Nouvelle génération »), l’un des partis qui avaient tenté d’animer une scène politique au pluralisme toléré depuis 1988, bien que très corseté.

Face à l’« état d’exception permanent » qui a « clôturé le champ de l’opposition politique », M. Djilali refuse désormais de jouer la «caution » d’un « multipartisme factice ». Or, cette dévitalisation des partis politiques en Algérie est lourde de danger : elle ne fait qu’approfondir le fossé entre une société désabusée et un pouvoir cherchant à masquer sa faiblesse dans la fuite en avant du monopole de la décision, politique comme économique.

Frédéric Bobin

Le Monde