Entre rumeurs de fuite, spéculations d’arrestation et silence total des autorités, le sort du général Abdelkader Haddad, figure des renseignements, secoue l’Algérie.
Par Adam Arroudj
En Algérie, les services de renseignement offrent souvent des histoires dignes des meilleures séries à suspense. La présumée fuite du général Abdelkader Haddad, alias Nacer El Djen (surnom signifiant l’insaisissable, le rusé), ex-patron de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI, une des branches les plus importantes du renseignement), qui met depuis quelques jours le pays en émoi, semble sortir tout droit d’une saga politique.
On se souvient du général Mohamed Mediène, dit Toufik, qui a régné pendant 25 ans sur le très redouté Département du renseignement et de la sécurité (DRS, mélange de police politique et de centrale du renseignement) avant d’être brusquement débarqué en 2015, puis poursuivi en justice et jeté en prison. Ou plus récemment, du retour du général Abdelkader Aït Ouarabi, alias Hassan, officier d’élite des opérations spéciales, passé des honneurs à la prison militaire avant un retour spectaculaire à la tête de la DGSI.
Jeudi 18 septembre, toute la capitale a été impactée par les rumeurs relayées sur les réseaux sociaux et certains «influenceurs» exilés à l’étranger, sans oublier une armada d’internautes et de médias marocains. L’appareil sécuritaire a été mobilisé pour retrouver l’ex-patron de la DGSI «en fuite». Véhicules englués dans les embouteillages pendant des heures, très grande nervosité des forces de l’ordre, multiplication des barrages policiers : de mémoire d’Algérois, on n’avait jamais vu ça.
Nacer El Djen l’insaisissable
Selon nos informations, et en l’absence de la moindre information officielle, le général à la tête de la DGSI de juillet 2024 à mai dernier, aurait réussi à quitter sa résidence surveillée à l’ouest d’Alger. Pourquoi y était-il assigné ? Est-il poursuivi en justice et pour quels motifs ? Rien ne filtre. Ce même jeudi, au palais présidentiel, le chef de l’État Abdelmadjid Tebboune a présidé une réunion du Haut conseil de sécurité, réunissant les plus hauts responsables du gouvernement, de l’armée et des services, à l’exception, cette fois-ci, d’un haut officier chargé de la Sécurité de l’armée.
Cette réunion et cette absence ont nourri mille spéculations. Toute la semaine, des mèmes (montages vidéo) ont circulé sur les réseaux sociaux, montrant le général Abdelkader Haddad s’évadant clandestinement vers l’Espagne (où il s’était installé quelques années auparavant) à bord d’une embarcation rapide. Des internautes assurent qu’il s’est rendu, d’autres qu’il a été arrêté près d’Alger. Pendant ce temps, les médias, publics et privés, font l’impasse sur l’affaire, suivant plutôt les activités du nouveau gouvernement et les sorties des ministres.
Compte tenu du statut du fugitif, le dossier est d’importance. Le général Abdelkader Haddad figure parmi les plus connus des officiers du renseignement engagés dans la lutte antiterroriste des années 1990. Il dirigea un temps le très sensible CPO (Centre principal des opérations) du renseignement militaire avant de se retrouver à la tête de la DGSI. Baroudeur et expert en renseignement, Nacer El Djen resterait, pour le moment insaisissable.
Vers de nouvelles crises ?
La DGSI a connu pas moins de sept directeurs depuis la dissolution du DRS en 2016, après 25 ans d’existence. Cet organe de sécurité, connu avant la dissolution du DRS sous le nom de Direction du contre-espionnage (DCE, dont le patron était le numéro 2 du DRS), cumule les missions de renseignements et d’investigations sur l’ensemble des secteurs, avec une direction de la police judiciaire, et des antennes à travers tout le territoire. La DGSI est également le fer de lance de la lutte antiterroriste.
Cette mystérieuse histoire soulève de nombreuses questions sur les raisons de cette fuite et sur ses répercussions car le général Nacer El Djen est resté, durant des décennies, au cœur du réacteur politico-sécuritaire du système. Certains assurent «qu’il ne parlera jamais une fois à l’abri», qu’«il gardera les secrets d’État pour ne pas nuire à son pays». Alors que d’autres sources craignent que ce rebondissement préfigure de nouvelles crises ou, du moins des tensions, au sein des appareils d’État, à l’instar des épisodes de purges de hauts officiers à l’ère de l’ancien patron de l’armée Ahmed Gaïd Salah, décédé fin 2019.
Pour le moment, la communication officielle de l’armée reste muette (elle ne communique jamais sur ce genre d’affaires), mais annonce ce mercredi le déplacement du chef d’état-major Saïd Chengriha à l’est du pays après l’élimination de six terroristes.
