La disparition de l’ancien patron de la sécurité intérieure et du contre-espionnage provoque la stupeur à Alger. L’homme en sait beaucoup sur le régime.
Par Farid AlilatPublié le 21/09/2025 à 20h26, mis à jour le 22/09/2025 à 11h41
Le général Abdelkader Haddad, alias Nacer El Djinn, a hérité de son sulfureux sobriquet El Djinn, le diable ou l’ange malfaisant, du temps où il officiait à la tête de la lutte antiterroriste et contre la subversion. Sa récente disparition – alors qu’il était sous surveillance – et le déploiement sécuritaire massif mis en place autour du grand Alger et de certaines grandes villes du pays pour tenter de le retrouver nourrissent encore davantage sa légende de djinn.
Patron de la DGSI (Direction générale de la sécurité intérieure), la principale branche du renseignement et du contre-espionnage algérien, de juillet 2024 à mai 2025, Nacer El Djinn a faussé compagnie aux agents chargés de sa surveillance pour disparaître dans la nature. On le dit en Espagne, en Suisse, au Maroc ou planqué quelque part dans un endroit secret en Algérie… Sa disparition, depuis le milieu de la semaine, alimente la chronique, met en alerte maximale les autorités de son pays et suscite un grand intérêt des chancelleries étrangères accréditées à Alger.
Depuis jeudi 18 septembre, date à laquelle sa défection supposée a été signalée et rendue publique, un impressionnant dispositif militaire et policier a été déployé autour des grands axes qui mènent vers la capitale. Des barrages filtrants ont également été mis en place, provoquant de grands embouteillages dans une ville déjà saturée par la densité de la circulation, et des fouilles ont été menées sur des passagers de bus.
Ce maillage sécuritaire inédit reflète la gravité de la situation provoquée par la disparition de ce général qui constitue une des boîtes noires du pouvoir incarné par Abdelmadjid Tebboune depuis son élection en 2019. Selon plusieurs sources, une réunion du Haut Conseil de sécurité s’est tenue jeudi en présence du chef de l’État, du patron de l’armée ainsi que des principaux directeurs des services de renseignement. Si le contenu de ce conclave est entouré de confidentialité, sa convocation est sans nul doute liée à la défection de l’ex-chef de la DGSI, selon ces mêmes sources.
Comment diable El Djinn a-t-il déjoué la surveillance de ses vigiles ? A-t-il bénéficié de complicités de la part de ses anciens collègues ? Les premières sanctions laissent penser que les soupçons s’orientent vers des connivences et des soutiens qui ont rendu possible cette fugue. Le général Mahrez Djeribi, patron de la DCSA (Direction centrale de la sécurité de l’armée) depuis mai 2023, a été démis de ses fonctions ainsi que le chef du CPMI (Centre principal militaire d’investigation) de Ben Aknoun, sur les hauteurs d’Alger. D’autres arrestations ont par ailleurs visé ces deux structures de l’armée et du renseignement.
Traque
Depuis son limogeage en mai 2025, Nacer El Djinn était placé sous surveillance dans sa villa sise dans le quartier chic de Delly Brahim où résident de nombreux hauts gradés de l’armée et membres de la nomenklatura. Frappé d’une mesure d’interdiction de quitter le territoire national comme bon nombre d’anciens hauts cadres de l’État, il était néanmoins libre de circuler, disposait de ses deux téléphones portables et pouvait voir ou recevoir sa famille et ses connaissances. Depuis ce jeudi 18 septembre, ces deux téléphones ne bornent plus. Ce dimanche 21 septembre, la grande traque pour retrouver Nacer El Djinn se poursuit à coups de moyens considérables.
Loup solitaire, spécialiste de l’infiltration des groupes armés, homme de terrain et non pas de bureau, ce gaillard aux yeux vitreux sait parfaitement se mouvoir dans un milieu hostile, connaît les techniques pour déjouer surveillances et filatures et possède assez de ressources financières pour s’acheter les moyens d’une fuite. Grand connaisseur du système politico-militaire, il sait qu’une disgrâce est généralement suivie de la case prison. Et bien sûr d’une interdiction de quitter le sol national, qui équivaut à un enfermement dans une prison à ciel ouvert. Au cours des six dernières années sous la présidence de Tebboune, des dizaines de hauts gradés de l’armée ont été embastillés et condamnés à de lourdes peines de prison. Était-ce le sort qui attendait El Djinn ? Il a vraisemblablement devancé le coup en se faisant la malle. Dans la matinée du jeudi 18 septembre, sa disparition est signalée, déclenchant ce dispositif et suscitant un vent de panique dans les hautes sphères de l’État.
Selon deux de ses connaissances qui se sont confiées au Point sous le sceau de l’anonymat, Nacer El Djinn aurait probablement pris la fuite en Espagne à bord d’un Phantom, un puissant bateau fréquemment utilisé par les harragas algériens pour rallier les côtes espagnoles après une traversée qui peut durer entre une heure et demie et trois heures en fonction de l’état de la mer.
Un penchant pour l’Espagne
L’ex-patron de la DGSI connaît bien l’Espagne, où il possède au moins un bien immobilier à Barcelone. Peu de temps après le limogeage en 2015 du général Toufik, de son vrai nom Mohamed Mediène, à la tête du DRS (Département du renseignement et de la sécurité – les services secrets) ainsi que son démantèlement, Nacer El Djinn s’était planqué en Espagne comme bon nombre d’officiers afin de fuir la vindicte de Gaïd Salah, qui régnait alors en maître incontesté de l’institution militaire. C’est d’ailleurs à Barcelone que s’est réfugié Khaled Nezzar, ancien ministre de la Défense, pour échapper lui aussi à la prison que lui promettait le même Gaïd. La péninsule ibérique constitue aujourd’hui une terre d’accueil où Nacer El Djinn possède des connexions et des réseaux susceptibles de l’aider et de le mettre à l’abri d’un mauvais sort.
À la mort de Gaïd Salah en décembre 2019, Nacer El Djinn rentre au bercail, réintègre l’armée et prend la direction du CPO (Centre principal opérationnel) situé dans la redoutable caserne d’Antar, à Ben Aknoun. Doté d’antennes sur l’ensemble du territoire national, le CPO est le lieu névralgique de la sécurité intérieure. La caserne d’Antar est un tremplin pour El Djinn, qui semble promis à une grande carrière. C’est ainsi qu’en juillet 2024, il est propulsé à la tête de la très puissante DGSI.
Au sein de cet appareil du renseignement et de surveillance politique et économique, il se fait vite des ennemis lorsque la DGSI lance des enquêtes sur des faits de corruption et d’affairisme impliquant des proches et des collaborateurs du chef de l’État. Des dossiers sont même mis à la disposition de ce dernier, des mains propres de Nacer El Djinn. Celui-ci s’est-il un peu trop rapproché du feu ? A-t-il menacé, par ces dossiers, des carrières et des intérêts trop puissants ? A-t-il franchi la ligne rouge ? « Il savait qu’il allait sauter des mois à l’avance », confie au Point un de ceux qui lui avaient rendu visite avant son éviction. « Sa tête a été réclamée au président par ceux sur lesquels il a enquêté », ajoute une autre source.
Homme des dossiers sensibles, personnage mystérieux ayant été au cœur de secrets d’État sous la présidence de Tebboune, Nacer El Djinn est l’homme dont il ne fallait jamais lâcher la surveillance, celui qu’il ne faut jamais laisser filer dans la nature. S’il devait un jour sortir de son silence pour parler, son témoignage pourrait être dévastateur pour le régime. S’il devait faire défection auprès d’un service étranger, ses connaissances et son expertise seraient d’une valeur inestimable. D’où le vent de panique qui a saisi les autorités et d’où les moyens déployés pour le retrouver.
